Catherine Lara : “On n’a que l’émotion à vendre” – confidences sur Identités et une vie de musique
De ses années de formation au violon à ses grands succès populaires, Catherine Lara n’a jamais cessé de suivre le même fil : celui de la liberté. Au micro de Melody, l’artiste revient sur son spectacle Identités, sur son rapport presque charnel au violon, sur les rencontres qui ont façonné son parcours, de Denise Glaser à Johnny Hallyday, en passant par Jean Ferrat. Une parole vive, profonde, drôle aussi, à l’image d’une artiste qui avance encore guidée par l’émotion.
Une interview Melody Radio par Gilles Farina-Vallé.
Il y a chez Catherine Lara quelque chose de rare : une manière de parler de la musique comme d’une matière vivante. À l’entendre, rien n’est jamais tout à fait calculé, prémédité, figé. Tout est affaire de mouvement, d’instinct, de rencontre. C’est sans doute ce qui rend son parcours si singulier dans le paysage musical français. Violoniste virtuose, compositrice, chanteuse, figure à part depuis les années 1970, elle continue aujourd’hui de se réinventer sur scène avec Identités, un spectacle qu’elle porte depuis trois ans avec la compagnie Kumo.
Ce projet, qui mêle danse, musique et regard sur le monde contemporain, n’est pas pour elle un simple nouveau chapitre. C’est plutôt la prolongation naturelle d’un chemin artistique placé sous le signe de l’exigence et de la liberté. Un spectacle vivant au sens plein, qu’elle continue de retravailler sans cesse avec ses équipes. Après une quarantaine de dates, elle ne parle pas d’une œuvre figée, mais d’un objet qu’on affine encore, qu’on « affûte » pour en perfectionner le récit. Chez Catherine Lara, la scène n’est jamais un acquis : elle reste un lieu de recherche.
Identités, un spectacle entre danse, musique et sujets de société
Sur scène, Catherine Lara est entourée de musiciens et de danseurs de la compagnie Kumo. Elle préfère d’ailleurs éviter les étiquettes trop étroites pour décrire leur univers. Si cette troupe vient de la danse urbaine, elle revendique pour eux quelque chose de plus large, plus libre, plus contemporain. Elle les compare à des félins, fascinée par leur présence, leur puissance physique, leur grâce. Chez elle, l’admiration est palpable.

Ce qui la touche, au-delà de la performance, c’est l’émotion qui circule entre eux. Malgré la différence d’âge, qu’elle balaie d’un sourire, Catherine Lara parle d’un échange profond, presque amoureux au sens spirituel du terme. Elle se définit comme une « passeuse de passion », et décrit une relation fondée sur le partage, l’harmonie et l’alchimie. Cette émotion, dit-elle, le public la ressent immédiatement. C’est même, au fond, ce que le spectacle a de plus précieux à offrir.
Car Identités ne se contente pas de séduire par son esthétique. Le spectacle s’empare aussi de sujets très contemporains : l’addiction au téléphone, la violence, le racisme, le climat de tension qui traverse notre époque. Mais Catherine Lara précise bien qu’il ne s’agit pas d’un théâtre à message frontal. Ces thèmes sont « poétisés », transcendés par la danse et par la musique qu’elle a écrite pour les interprètes. Là encore, l’artiste refuse les démonstrations trop rationnelles. La musique, explique-t-elle, ne s’explique pas : elle s’écoute. Elle vient du cœur, de l’inspiration, d’un déclic mystérieux. Comme l’amour.
Le violon, entre bonheur absolu et école du courage

Impossible d’évoquer Catherine Lara sans parler du violon, cet instrument qui l’accompagne depuis l’enfance et qu’elle décrit avec une franchise délicieuse. Son plus fidèle compagnon ? Oui, mais aussi un « ennemi », un « animal sauvage », un « emmerdeur fini », tant il réclame de travail, de discipline, de maîtrise. Cette ambivalence dit beaucoup de son rapport à l’art : la beauté n’existe pas sans exigence.
Pour elle, le violon est une véritable école du courage, parce qu’il impose la quête de la perfection. Joué approximativement, dit-elle sans détour, l’instrument peut devenir presque insupportable. Il exige donc un engagement total, un dépassement constant. Même aujourd’hui, Catherine Lara continue de faire ses gammes. La pratique reste une nécessité absolue.
Son rapport à ses instruments est d’ailleurs presque affectif, mouvant, vivant. Le violon qu’elle joue aujourd’hui, un baryton en cèdre du Liban fabriqué spécialement pour elle, l’accompagne depuis une dizaine d’années. Elle en parle avec tendresse, évoque son odeur, sa beauté, sa présence. Quant à ses autres violons, elle les a conservés ou offerts, comme autant de fragments de mémoire. Chacun d’eux lui rappelle un moment de vie, un concert, une collaboration, une émotion. L’un d’eux la renvoie notamment à Johnny Hallyday, avec qui elle a partagé la scène.
Une enfance portée par la passion et l’exigence
Si le violon a pris une telle place, c’est aussi parce que Catherine Lara a grandi dans un environnement où la musique était aimée, valorisée, transmise. Son père, médecin, jouait lui-même du violon et rêvait d’avoir un enfant musicien. Il a repéré très tôt chez sa fille un goût pour cet instrument et a tout fait pour l’encourager. Elle parle d’une chance, presque d’un privilège : celui d’avoir pu développer un don grâce à des parents attentifs.
Plus encore, son père lui a appris à “vibrer” avec la musique. Là encore revient cette idée de transmission passionnée. Catherine Lara ne se voit pas comme quelqu’un qui donne des leçons ; elle préfère parler d’amour des choses, de passion à transmettre. C’est une nuance essentielle chez elle. L’autorité ne l’intéresse pas. Ce qui compte, c’est le feu intérieur.
Le déclic absolu, elle le situe dans l’écoute du concerto de Mendelssohn. C’est en entendant cette œuvre qu’elle a su ce qu’elle voulait faire de sa vie : jouer ce morceau, parvenir un jour à l’habiter. Cette ambition l’a menée jusqu’au Conservatoire national supérieur de musique de Paris, qu’elle décrit avec humour comme la « Polytechnique de la musique ». Une formule légère, mais qui dit bien le niveau d’excellence de sa formation.
Trouver sa propre identité musicale
De la rigueur classique aux chemins plus personnels, Catherine Lara n’a pourtant jamais vécu son évolution comme une rupture brutale. Elle explique au contraire qu’elle n’a « jamais décidé » de changer de style. La transformation s’est faite avec le temps, au gré des goûts, des rencontres, des envies. Très tôt, elle a refusé l’idée d’une hiérarchie entre les genres. Pour elle, il n’existe ni grande ni petite musique : il y a la musique, tout simplement.
Mozart, Beethoven, le rock’n’roll, la chanson, le rap même lorsqu’il est bon : tout cela peut coexister. Elle cite Stromae comme une figure qu’elle admire pour sa singularité. Ce qu’elle cherche chez les artistes, dit-elle, c’est l’identité. Le talent l’intéresse lorsqu’il ne ressemble pas à un autre talent. Les copieurs, eux, ne l’intéressent pas.
Ce mot d’ »identité », qui donne son titre à son spectacle actuel, traverse donc toute sa carrière. Sortir du poids de la culture classique, se débarrasser de l’analyse purement technique, chercher ce qui lui ressemble vraiment : telle a été sa quête. Au fond, Identités n’est pas seulement le nom d’un spectacle ; c’est aussi la ligne secrète d’un parcours entier.
Denise Glaser, Jean Ferrat, Johnny Hallyday : des rencontres décisives
Quand Catherine Lara raconte ses débuts, on retrouve ce même mélange d’instinct et de hasard heureux. Sa rencontre avec Denise Glaser a tout d’un tournant fondateur. Alors qu’elle accompagnait une chanteuse à la guitare et faisait les secondes voix, la célèbre animatrice a soudain compris que son attention se portait davantage sur Catherine Lara que sur l’artiste venue la voir. Restée seule avec elle, elle l’écoute chanter une douzaine de morceaux, puis l’emmène chez le patron de Columbia. Le contrat est signé dans la foulée. L’histoire paraît presque irréelle tant elle fut simple, directe, fulgurante.
Elle garde de Denise Glaser le souvenir d’une femme merveilleuse, magicienne de l’entretien, capable de faire parler les silences eux-mêmes. Un éloge magnifique de l’intervieweuse, qui dit aussi ce que Catherine Lara admire chez les autres : une voix personnelle, une manière singulière d’être au monde.
Les rencontres, chez elle, font toujours avancer la musique. Avec Jean Ferrat, ce sera l’admiration d’un artiste qu’elle décrit comme d’une douceur, d’une profondeur et d’une humilité remarquables. Avec Johnny Hallyday, le lien semble presque aller de soi. Elle dit avoir l’impression de l’avoir « toujours connu ». Elle évoque un homme généreux, chaleureux, humble lui aussi, toujours tourné vers les autres. Deux portraits très incarnés, très humains, loin de la simple anecdote de carrière.
De La Rockeuse de diamants à Nuit magique, la grâce du succès
Dans les années 1980, Catherine Lara connaît un succès populaire plus large avec La Rockeuse de diamants. Elle le raconte avec un recul amusé. Faire un tube, dit-elle, c’est « le mal » qu’elle souhaite à tout le monde. Mais ce succès n’a pas changé son identité profonde, parce qu’elle a toujours été « un peu partout ». Elle refuse de se copier, refuse de refaire sans cesse la même chanson.

C’est aussi dans cet esprit de légèreté qu’est née Nuit magique, autre moment-clé de sa carrière. L’histoire qu’elle raconte est savoureuse : l’album est terminé, puis une chanson surgit presque en quelques minutes, comme une récompense après des mois de travail. Avec Luc Plamondon, l’écriture se poursuit dans un hôtel de montagne au décor peu enchanteur, sur fond de fou rire et de souvenirs d’une boîte de nuit montréalaise nommée justement Nuit magique. De cet élan presque improvisé naît un immense succès.
Ce qui frappe, c’est qu’elle dit avoir senti très tôt que la chanson fonctionnerait. Elle avait même inscrit sur la boîte le mot « tube », presque pour s’amuser. Mais lorsqu’elle cherche à expliquer pourquoi une chanson marche, elle redevient humble : personne ne sait vraiment. Il y a une alchimie, un bon moment, une rencontre juste entre un texte et une musique.
L’amour du public, récompense suprême de Catherine Lara
Au fond, s’il fallait retenir un fil rouge de cet échange, ce serait peut-être celui-ci : pour Catherine Lara, la récompense ultime reste l’émotion partagée avec le public. Quand une salle entière reprend Nuit magique, elle parle de « Noël ». Quand les spectateurs viennent à elle les yeux embués après Identités, elle y voit la plus belle des reconnaissances.
Elle insiste sur cette qualité d’écoute, sur cet amour doux et bienveillant qui émane du public. Dans un monde qu’elle juge violent, malade, traversé par la brutalité, cette communion lui paraît inestimable. Elle ne sait pas ce que les gens retiendront d’elle : ses cheveux blancs, son violon, une émotion, un fou rire. Mais elle sait une chose : tout ce qu’elle a cherché, au fond, c’est cette rencontre-là.
Et c’est peut-être ce qui résume le mieux Catherine Lara aujourd’hui : une artiste qui, de décennie en décennie, n’a jamais cessé de faire de la musique un espace de liberté, de mouvement et d’émotion. Avec Identités, elle continue moins à se raconter qu’à se prolonger. Et c’est sans doute pour cela que son œuvre, elle, reste intensément vivante.
Une interview Melody Radio par Gilles Farina-Vallé.
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