Mort de Coluche : quarante ans après, ce sacré Enfoiré nous manque encore
Le 19 juin 1986, Coluche, disparaissait brutalement sur une route des Alpes-Maritimes. Il avait 41 ans. Quarante ans plus tard, l’homme à la salopette rayée continue de faire rire, de déranger, d’émouvoir et de nourrir ceux qu’il refusait de laisser sur le bord du chemin. Melody Radio revient sur un humoriste immense, un acteur bouleversant, un ami fidèle, un cœur cabossé. Bref, un sacré Enfoiré. Et bon sang, qu’est-ce qu’il nous manque.
Une France cueillie en plein rire
Il y a des morts qui arrêtent le temps. Celle de Coluche fait partie de celles-là. Le 19 juin 1986, la nouvelle tombe comme une gifle. Michel Colucci, 41 ans, vient de mourir dans un accident de moto près d’Opio, dans les Alpes-Maritimes. Quelques mots seulement, et toute une époque vacille. La France perd alors bien plus qu’un humoriste populaire. Elle perd une voix, une gueule, une insolence, une façon de regarder les puissants droit dans les yeux en leur faisant un bras d’honneur avec le sourire.
Coluche, c’était l’histoire d’un mec. Mais pas n’importe lequel. Un mec qui avait compris que le rire pouvait être une arme, un refuge, un scalpel et parfois même une bouée de sauvetage. Il arrivait en salopette, tee-shirt jaune, nez rouge, et il repartait en laissant derrière lui une phrase qui piquait, une salle hilare, un ministre mal à l’aise ou un téléspectateur sonné.
Quarante ans plus tard, rien n’a changé. Comme si Coluche n’était jamais vraiment parti. Comme si sa silhouette continuait de traverser les plateaux de télévision, les scènes de théâtre, les archives en noir et blanc, les cœurs des bénévoles des Restos, et les chansons de ceux qui l’ont aimé.
Michel Denisot, les larmes d’une génération
Parmi les images qui ont marqué la mémoire collective, il y a celle de Michel Denisot annonçant la mort de Coluche sur Canal+. Ce soir-là, le journaliste n’est plus seulement un homme de télévision. Il est un ami qui tente de tenir debout devant la caméra.
Invité récemment sur RTL dans On refait la télé, Michel Denisot est revenu sur cette séquence restée célèbre. Il se souvient d’une émotion impossible à contenir, d’un direct à assurer malgré le choc, d’un plateau où Maryse Gildas et Philippe Gildas étaient là pour l’aider à traverser l’antenne. Il raconte également la sidération, ce moment où le professionnel continue d’avancer alors que l’homme, lui, vient de prendre un coup en pleine poitrine.
Entre Denisot et Coluche, il y avait plus qu’une complicité de télévision. Il y avait une proximité pudique, née de blessures communes, d’enfances modestes, de silences qui en disaient plus long que les grands discours. Cette pudeur-là raconte peut-être mieux Coluche que toutes les biographies. Derrière le clown qui cognait fort, il y avait un homme sensible, souvent fragile, parfois sombre, mais profondément humain.
Michel Denisot le rappelle aujourd’hui à travers un livre, Coluche éternel, et un documentaire personnel, Mon Coluche à moi. Des hommages nécessaires, parce que Coluche n’appartient pas seulement au passé. Il appartient à cette famille rare des artistes qu’on continue d’interroger après leur mort : que dirait-il aujourd’hui ? Qui ferait-il trembler ? Qui ferait-il rire ? Qui irait-il défendre ?
Toujours grossier, jamais vulgaire
Coluche avait cette formule qui lui collait à la peau : grossier, oui, vulgaire, jamais. Toute la nuance est là. Il pouvait tout dire, ou presque, parce qu’il ne parlait jamais d’en haut. Il venait de Montrouge, des petits boulots, des galères, des bandes de copains, du café-théâtre, de cette France qui ne fréquentait pas forcément les salons mais qui connaissait la vie. Il avait le langage des faubourgs, la répartie des chansonniers, la férocité des blessés et l’instinct des grands comiques.
Avec C’est l’histoire d’un mec, Le Schmilblick, L’auto-stoppeur, Le CRS arabe ou ses attaques contre l’administration, les politiques, les publicitaires et les petits arrangements de la société, Coluche a imposé un ton. Il ne caressait personne dans le sens du poil. Ni les riches, ni les pauvres, ni la gauche, ni la droite, ni les racistes, ni les bien-pensants, ni les donneurs de leçons.
Alors, son humour faisait rire parce qu’il disait quelque chose de vrai. Et c’est peut-être pour cela qu’il dérange encore. Chez Coluche, la blague n’était jamais seulement une blague. Elle révélait un malaise, une hypocrisie, une lâcheté collective. On riait, puis on se rendait compte qu’on venait de prendre une claque.
Le clown devenu acteur
Réduire Coluche à ses sketches serait pourtant une erreur. Il fut aussi un acteur populaire, capable de traverser les comédies les plus joyeuses comme les rôles les plus sombres.
Dans L’Aile ou la Cuisse, Inspecteur la Bavure, Le Maître d’école, Banzaï ou La Femme de mon pote, il impose sa présence : ce mélange de maladresse, de tendresse, de mauvaise foi et d’humanité qui le rend immédiatement reconnaissable. Dans Le Maître d’école, il prête à son personnage une douceur presque enfantine, celle d’un homme qui n’a pas fait de grandes études mais qui comprend très bien les mômes, parce qu’il n’a jamais complètement oublié l’enfant qu’il a été.
Puis il y a Tchao Pantin. Là, plus question de seulement faire rire. Claude Berri révèle un autre Coluche, tragique, silencieux, abîmé. Son pompiste de nuit porte sur le visage quelque chose de lourd, de profond, de presque prémonitoire. En 1984, ce rôle lui vaut le César du meilleur acteur. La récompense est immense, mais elle dit surtout une chose : derrière le pitre, il y avait un grand comédien.
Le public l’aimait pour ses éclats. Le cinéma a montré ses failles.
Renaud, le copain blessé à jamais
Dans l’histoire de Coluche, il y a aussi Renaud. Une amitié de bande, de débuts, de tendresse et de fidélité. Deux sensibilités populaires, deux grandes gueules, deux écorchés. Renaud et Coluche se comprenaient parce qu’ils avaient, chacun à leur façon, le même amour des perdants magnifiques, des mômes, des cabossés, des laissés-pour-compte.
Coluche était le parrain de Lolita, la fille de Renaud. Cela dit assez la place qu’il occupait dans sa vie. Quand Coluche disparaît, Renaud encaisse un choc intime. Deux ans plus tard, il publie l’album Putain de camion, porté par une chanson devenue l’un des plus bouleversants hommages de la chanson française. Le titre est brutal. Il dit la colère, l’incompréhension, l’absurdité d’une mort trop bête, trop rapide, trop tôt. Il dit aussi l’amour d’un ami qui reste là, planté au bord de la route, incapable d’accepter que l’autre ne reviendra plus.
Dans cette chanson, Renaud ne chante pas seulement Coluche. Il chante le vide qu’il laisse. Et ce vide, quarante ans plus tard, n’a pas complètement disparu.
Les Restos du Cœur, la petite idée devenue immense
Coluche aurait pu rester un humoriste génial. Cela aurait déjà suffi à le faire entrer dans l’histoire. Mais il a fait davantage.
En 1985, au micro d’Europe 1, il lance ce qu’il présente comme une simple idée : créer des cantines gratuites pour ceux qui n’ont pas de quoi manger. Une idée de bon sens, presque évidente, mais que personne n’avait portée avec cette puissance médiatique et cette sincérité populaire. Les Restos du Cœur naissent ainsi, dans l’urgence, avec l’énergie d’un homme qui ne supportait pas qu’on puisse avoir faim dans un pays riche. La première campagne mobilise des milliers de bénévoles et permet de distribuer des millions de repas. Coluche pensait sans doute que cela ne durerait qu’un hiver. Quarante ans plus tard, les Restos sont toujours là.
C’est à la fois son plus bel héritage et notre plus triste constat. Si les Restos existent encore, c’est que la pauvreté aussi. Coluche avait transformé sa notoriété en mégaphone. Il ne voulait pas seulement faire rire les gens. Il voulait qu’on les regarde. Surtout ceux que la société préfère oublier. Et c’est peut-être là que son absence se fait le plus cruellement sentir. On imagine ce qu’il dirait aujourd’hui devant les files d’attente, les étudiants précaires, les familles qui comptent les repas, les travailleurs pauvres. On imagine la colère. On imagine la blague. On imagine la phrase qui ferait rire jaune avant de faire honte.
Une candidature pour rire, mais pas seulement
Avant les Restos, il y eut aussi la politique. En 1980, Coluche annonce sa candidature à l’élection présidentielle de 1981. Beaucoup pensent d’abord à une plaisanterie. Mais la plaisanterie prend de l’ampleur. Les sondages s’affolent. Les appareils politiques se crispent. Le clown devient dangereux parce qu’il révèle une chose simple : une partie du pays ne croit plus vraiment à ceux qui prétendent le représenter.
Coluche n’avait pas vocation à gouverner. Il avait vocation à mettre les pieds dans le plat. Sa candidature disait quelque chose de profond sur la fracture entre le peuple et les élites, entre les discours officiels et la vie réelle. Là encore, il riait, mais son rire touchait juste.
C’est sans doute pour cela qu’il reste si actuel. Coluche n’était pas un moraliste. Il n’était pas un saint. Il n’était pas un modèle lisse. Il était contradictoire, excessif, parfois ingérable, souvent ingouvernable. Mais il avait une qualité rare : il sentait l’époque avant les autres.
Quarante ans après, Coluche est toujours là
Quarante ans ont passé depuis ce 19 juin 1986. Le monde a changé, la télévision a changé, l’humour a changé. On ne rit plus toujours des mêmes choses, ni de la même manière. Mais Coluche continue de parler au présent.
Il nous manque parce qu’il avait cette liberté que beaucoup revendiquent aujourd’hui sans toujours en assumer le prix. Il nous manque parce qu’il savait être drôle sans être tiède. Il nous manque parce qu’il tapait fort, mais rarement gratuitement. Il nous manque parce qu’il avait compris qu’un sketch pouvait faire plus mal qu’un éditorial et qu’un repas chaud pouvait valoir plus que mille discours.
Coluche n’était pas parfait. Heureusement. Les statues parfaites sont souvent ennuyeuses. Lui était vivant, furieux, tendre, insolent, cabossé. Il avait la bouche grande ouverte et le cœur au même endroit.
Alors oui, quarante ans après sa mort, on peut le dire sans trop se tromper : il nous manque, ce sacré Enfoiré…